La quête de l’ombre à Miramas

Il fait 35°C. Nous avons des bouteilles-glaçons moulées sur le crâne.

La gare est importante puisque Miramas le neuf est une ville cheminote, créée par et pour le PLM, qui arrive ici en 1848. Dans cette gare il doit y avoir 40 connections par jours avec Marseille, c’est la 3e gare TGV de la métropole, comme dit Fouchier. Depuis les quais de la gare, c’est les seuls endroits où on peut avoir un léger aperçu sur le triage, car c’est un immense plateau, une des plus grandes de France. 

La ville de Miramas est à la rencontre  deux géographies: la grande platitude de la Crau à l’Est, et les collines de l’étang de Berre à l’Ouest. 

De là, on traverse une zone en devenir, où il y a un projet de nouveau quartier autour de la gare, une future offre résidentielle métropolitaine (ilex paysagistes de Lyon). Au loin, il y a l’ancienne usine Areva. C’était une zone industrielle lourde et une zone technique de la gare assez importante. Nouveau parking aménagé de la gare, mais de part et d’autre, des délaissés. Au fond, on arrive sur le chemin de l’autodrome, qu’on suit vers l’Est, et à l’entrée des habitations d’Areva, à l’entrée du site, on passe sur le canal de Craponne (branche d’Istres), qui date du 16e siècle, et qui là est en eau. C’est le grand système de Craponne, et avant ça la Crau était réputée stérile. L’eau filait entre les pierres. C’est l’arrivée de cette eau qui fat que les melons ont bouché les trous, et on a fini par recréer de l’humus. On est passé du désert à l’oasis.

On borde un petit jardin ouvrier qui a une 20aine d’années, et derrière inaccessible les champs de foin de la Crau, avec leurs grandes haies coupe-vent dans le sens Est-Ouest. On a le droit d’utiliser le bord du canal pendant une centaine de mètres (chemin d’aygadier), on est au bord de l’eau, entre les murs arrière d’un lotissement 70 et sur les droites des haies très vivantes complètement opaques. Au bout, on voit une petite martelière de répartition.  

On quitte le bord du canal par un chemin d’écolier, à l’intérieur du lotissement du Mas-Neuf, avec des chemins piétons à l’arrière des parcelles. On enchaîne une petite série de 3 chemins d’écolier, et on quitte le lotissement pour entrer sur l’avenue Marius-Chalve, où il y a un drôle de rond-point. C’est la grosse départementale 35, par laquelle on part vers le centre-ville en profitant de l’ombre des platanes. Puis sur la droite, on prend un délaissé qui est une ancienne emprise ferroviaire de la voie de desserte de l’ancienne usine Areva. Les chemins piétons sont relativement fréquentés, traces de canaux d’irrigation. Au fond, un mur nous empêche de passer, on passe dans un trou de grillage d’une petite résidence, où on trouve une boîte à chats. 

Sur l’avenue Aristide-Briand, on est sur le terrain d’un ancien groupe HBM, qui a été rasé il y a quelques années, groupe « Miramas A », et le terrain a été laissé tel quel, il ne reste que les alignements de mûriers-platanes, plantés dans les années 1930 avec le groupe HMB, un héritage de la soierie. Par l’avenue Adrien-Mazet, on continue sous l’ombre des pins parasols, caractéristique des années 1970, où on a essayé de planté des espèces locales, mais ils ont l’inconvénient que leurs racines défoncent les chaussées. On arrive au parc de la Carraire, une espèce de pelouse abandonnée au soleil, portant la trace d’une ancienne serpentine, et un bassin abandonné avec des installations en bois qui essaient de faire de l’ombre. De l’autre côté de la rue, le parc se continue. On est au bord d’une salle polyvalente avec pas mal de figuiers, et une sente piétonne jusqu’à l’avenue Jean-Moulin, où nous trouvons de nombreuses mues de cigales sur un pin parasol.    

Sur l’avenue Jean-Moulin (départementale 10), plantée platanes 19e s. (très grands, très beaux), nous bénéficions aussi de l’ombre étroite des bâtis alignés sur la rue. Après le pont sur la voie ferrée de la côte bleue qui passe en tranché, on tourne gauche chemin de Colomb, et là en pleine ville on a une prairie d’u demi-hectare. C’est le premier champ de foin AOC de la Crau qu’on rencontre. Cette prairie de fauche en pleine ville est possible car la rente du foin est plus importante que la rente immobilière. Le champ est plat en léger dénivelé, bordé par un canal, tous les jours irrigué par une inondation. La terre est gorgée du limon gris de Durance. Il a fallu aplatir le terrain, la mettre en léger dénivelé, avoir un canal, l’entourer de haies coupe-vent (car le vent assèche l’eau), et les rendements sont tels qu’il y a jusqu’à 3 fauches par an. Diverses espèces floristiques – graminées, légumineuses… La seule AOC sur un produit agricole qui n’est pas destiné à l’alimentation humaine. 

Au fond du champ, nous longeons le canal ombragé (canal de Raoux, plutôt 19e), qui contrairement au canal de Craponne-Istres est tout en sinuosités, sur les courbes de niveau dans les collines. On passe au-dessus de la voie ferrée (PLM) et on voit le safre (calcaire très tendre) et on arrive sur le petit chemin de Chantecoucou, la bordure droite du chemin étant une dérivation du canal de Raoux étant recouvert par des dalles en béton sous lesquelles on entend l’eau chanter. C’est l’irrigation d’une petite série de jardin ouvriers qu’on imagine être des jardins cheminots. On remonte un peu le chemin de la Concorde qui longe la voie de la Côte bleue, et au fond de l’impasse de Raoux, une ancienne ferme toujours en état. Par-dessus le mur de pierre sèche, un ancien champ agricole offre l’aspect d’une pelouse caffi de divers arbres fruitiers. Du foin pour les bêtes, du fruit pour les confitures. On rejoint le canal de Raoux qu’on suit dans une séquence urbaine de 200 m. Ici le canal est étanche (cuvelé en béton) et on peut le parcourir en pleine ville. C’est la rentabilité du foin de la Crau qui fait que ce canal est toujours en ville. 

La beauté de ce canal n’est pas éternelle, on remonte la rue Louis-Blériot, entre de belles maisons individuelles 70s, au fond de quoi on trouve des terrains agricoles abandonnés mais intensément fréquentés par le grand lycée régional. On imagine que les lycéens du quartier vont au lycée à pied en entretenant ces chemins. L’arrière du lycée Jean-Cocteau, à l’architecture postmoderne très étrange inspirée des ruines des arènes de Nîmes. Entre les anciennes parcelles agricoles et les fausses ruines aux abords du lycée-théâtre qui voulait rayonner, on est dans un entre-deux non réglementé sans barrière, à l’ombre d’une jeune guarrigue.  

On s’en sort vers le nord par un accès pompier, et on arrive par le bord de l’étang de Saint-Suspi, un étang artificiel aménagé dans les années 1990. La nappe phréatique est très proche en dessous. Il est entouré de belles allées plantées. On profite de leur ombre pour pique-niquer. 

Comme il fait trop chaud, on renonce à une boucle qui devait nous emmener à l’ancienne ferme de Saint-Suspi et profiter des bosquets de pins parasols qui l’entourent, voire d’aller jusqu’au grand parc urbain « du Couvent » aménagé dans les années 1970, où l’on trouve le golf le moins cher du sud-est de la France, appartenant à l’EPAREB/EPF, réserve foncière du projet « Miramas 300 000 habitants ».  

On prend un raccourci qui nous emmène au HLM des Molières par la rue Daniel-Paul comportant deux rangées de micocouliers, de part et d’autre. Le HLM est un petit grand ensemble 60s sont les aménagements paysagers ont été réhabilités en 1991 par Alain Marguerit, qui est un des inventeurs de la réhabilitation des grands ensembles par le paysage. Rue Albert-Schweitzer, où entre les parkings et les immeubles, on suit une allée piétonne plantée de catalpas (non de paulownias). On a ici un chemin piéton à l’ombre: c’est de l’aménagement. « S’asseoir l’été à l’ombre ». Etant en ville dans des situation critique, à cet endroit-là la plantation d’arbre nous permet de passer de l’invivable au vivable. Les aménagements continuent, en cœur d’îlot, où il a recrée une butte allongée qui sert à protéger les immeubles du terrain de sport, et ça permet une promenade à l’ombre (arbres, borne-fontaine, portique-pergola avec une vigne qui a pris, des bancs, jeu d’escaliers et d’alcoves…). L’avenir de la ville, c’est la réhabilitation par la plantation du HLM des Molières.

On quitte la zone des Molières par l’avenue Jean-Mermoz, et on va jusqu’à marcher au milieu de la route pour suivre l’ombre des arbres (pins parasols et platanes). Puis on tourne à droite sur l’avenue des Anciens-Combattants, on passe derrière une station de lavage de voiture pour retrouver un canal. On est juste derrière le lycée agricole de Fontlongue (le canal sert à irriguer les terrains du lycée). Le lycée (privé) est plus que centenaire, l’enseignement du lycée se fait en partenariat avec les services techniques municipaux. Le canal est préservé pour le lycée. Dans les champs pédagogiques, on retrouve les grandes haies Est/Ouest.

Sur le boulevard de l’Olympie, vrai boulevard à bagnoles de ZA des années 70s, il y a la piscine municipale avec les cris d’enfants, puis le projet de salle omnisports, à droite. A gauche, les haies de champs de foin du lycée agricole. Au milieu de la route, un parking à l’ombre de pins parasols. Au bout de 100 m, on retombe sur le canal de Craponne. L’eau arrive, par un canal surélevé, dans un demi-tonneau en béton, 70s. Par-dessus le canal, un petit pont nous permet de récupérer le chemin de la Péronne. Par un trou dans la haie, on tombe dans un champ de foin, on fait attention à ne pas se mouiller les pieds. De là, on arrive dans l’allée de la Péronne, une vieille allée de platanes qui menait au mas de Péronne. Les platanes doivent avoir 2 siècles, on est dans un nef d’ombre. On a froid. Le chemin mène en ligne droite au mas, rénové et intégré à l’opération du village des marques. 

On passe les fouilles à l’entrée, et on découvre ce nouveau modèle de centre commercial qui est dans le pastiche régionaliste, une incroyable ville provençale factice, comportant des espaces d’ombre brumisé. Les aménagements paysagers devant le village des marques: sur la masses parkings, toutes les places de stationnement sont en dalle gazon (des grilles de béton troués de terre, dans lesquelles l’herbe pousse, et recouvre le béton – c’est aussi cela l’avenir de la ville): on garde la perméabilité du sol. Devant le village des marques, il y a une grande prairie qui se veut exemplaire qui se veut exemplaire par son économie d’eau. Certains d’entre nous se baignent dans le canal de Craponne.

On revient dans l’incroyable allée de platanes de Péronne, où un employé municipal nous explique que l’allée et les champs de foin ont été achetés et vont devenir des parkings pour l’extension du village des marques. 

De là, on rentre vers la gare, toujours en longeant le canal de Craponne, derrière le lotissement de Fontlongue. On traverse le boulevard Aubanel, lui aussi planté de pins parasols sur la berme centrale, et à l’ombre d’une grande haie de cyprès coupe-vent, on arrive dans la cité PLM.

La cité PLM est sur une grille dessinée par les ingénieurs du chemin de fer. Sur chaque îlot, on trouve 6 immeubles collectifs de 3 étages. Entre les immeubles, des haies coupe-vent pour protéger le cœur d’îlot. On aperçoit des traces des anciens lavoirs et d’étendages collectifs faits en rail de chemin de fer. On quitte la cité cheminote par le petit jardin d’enfants qui est devant l’ancien dispensaire (à l’ombre de platanes plantés à la fin des années 1940) et on rentre vers la gare par la rue Gabriel-Péri qui est très sèche, on passe devant la coopérative PLM et on arrive sur la place Jourdan où se trouve le monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale où un cheminot musclé terrasse l’aigle du fascisme. 

Comment l’économie agricole peut créer de la nature en ville (on trouve ainsi un exemple à Bordeaux, cf. pape-Clément; cf. les exports de boues urbaines des plaines de Paris, le vieux système pré-automobile) 

Composition du paysage, trames d’occupation du sol. Type d’agriculture change les trames. Le paysage urbain garde les anciens tracés agricoles. Mutation successive des trames.  

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« La quête de l’ombre à Miramas » par Nicolas Mémain – Lundi 9 juillet 2018

 

Comme d’habitude, une boucle marchée de 12 km,
en quête d’ombre
autour et dans la chair urbaine du Miramas de 2018 :
– du lotissement cheminot
– des canaux système Craponne, un peu de ZAC de Pont-de-Bottine,
– un peu de foin de Crau AOC, l’étang et le canalet du Parc du Couvent,
– et le Village des Marques.

Ce récit est tiré de promenades que s’inscrivent dans le programme de 5 ans du projet européen Nature 4 City Life (2017-2022) qui favorise une meilleure intégration de la nature dans le projet urbain dans un contexte de changement climatique.

Hospitalité #3

Observatoire du paysage au cœur du Parc départemental de la Barasse.

Pour cette troisième intervention, direction le parc départemental de la Barasse au cœur du parc national des Calanques en compagnie des guides Clémentine Henriot, Hendrick Sturm, de l’équipe balte de Roots to Routes (composée de Lina Lapelytė, Anastasia Sosunova’s, Flo Kasearu’s, Timo Toots, Evita Vasiļjeva’s & Daria Meļņikova’s) ainsi que de l’artiste Anne-Sophie Turion et des constructeurs de l’Atelier Ni. 

À l’automne 2020 Anne-Sophie Turion a présenté sa performance in situ Grandeur Nature lors du Festival Actoral. Entre déambulation audioguidée et performance, GRANDEUR NATURE reconstitue les histoires invisibles de la Barasse et de ses habitants. Entremêlant descriptions, anecdotes intimes et récits rapportés, je deviens la voix off d’un film qui s’orchestre en direct. Les figurants ne sont autres que les habitants eux-mêmes, le paysage défile en travelling, passé et présent se superposent sans faux-raccords : la mise en scène se glisse ici si bien dans le réel qu’elle pourrait passer inaperçue. 

L’équipe mène l’enquête pour une implantation en 2022…

Roots to Routes” is a collaboration between artists, curators and non-profit organisations from Marseille and the Baltic countries, taking place as part of the Manifesta 13 Biennial programme “Les Parallèles du Sud.” Curated by Merilin Talumaa (EE), Maija Rudovska (LV) and Justė Kostikovaitė (LT), the project will unfold across a series of exhibitions, performances, screenings, workshops, lectures and walks in Marseille and online throughout 2020.

Bouclette à Sainte-Marthe

Le portail, la Mauve et la biodiversité

C’est face à un portail que la balade d’aujourd’hui commence. Pas n’importe quel portail, celui de la ferme de la Tour des Pins, là juste à côté du boulevard. On commence à deviner la complexité de cet espace. Le bus nous dépose dans un contexte très urbain, immeubles et routes, béton, panneaux, travaux, et puis quelques pas plus loin, se dessinent les traverses – il y a là la traverse Cade, en cours de réaménagement, pour la circulation ici dans le quartier, la traverse de la Croix qui est un chemin de broussailles et d’Acanthes – par endroits les Figuiers débordent au dessus des vieux murs de pierre.

On s’arrête ici quelques instants, ça ressemble à un bon endroit pour commencer à parler de la biodiversité dans la ville. De part et d’autre du portail ça pousse, des deux côtés on a la Mauve que l’on retrouve presque partout ici à Marseille, avec son air bravache de plante qui aime s’installer dans les talus, les pieds d’arbres, les vagues parkings ; elle voudrait que ce soit partout un peu la campagne. Mais nous, on ne l’accepte pas forcément… alors on va essayer aujourd’hui d’observer et de comprendre la présence de la nature autour de nous.

Pour commencer, la biodiversité, qu’est-ce que c’est au juste ? On peut dire, c’est l’ensemble du vivant, donc les plantes, les animaux, tous les insectes ; ce qu’on aime, les beaux grands arbres et les fleurs, mais aussi ce qui nous plait moins, ceux et celles que l’on dit invasifs, nuisibles : mauvaises herbes, pucerons ou limaces… C’est ce qu’on voit, ce qui nous est invisible. Mais encore, la biodiversité, c’est aussi l’habitat : la terre, les types de sols, l’eau, le vent, le soleil, et puis, l’ensemble des interactions que les espèces ont entre elles et avec cet habitat… Autour de nous, elles ont besoin de vivre, se nourrir, se reproduire et pour cela de se déplacer. La biodiversité, c’est une grande chose.

Alors, avec notre portail ici à Sainte-Marthe, où en est-on de tout cela ?

On se rend compte, d’abord, qu’il y a en ville une grande fragmentation des espaces : ici une autoroute, ici une résidence, là une ferme, un parking, un jardin composé, une friche. L’espace urbain est séparé en poches, qui ont des caractéristiques et usages très différents, et entre lesquelles passent routes, murs et trottoirs. Ce passage, justement, c’est une question très importante qui va nous revenir à l’esprit plusieurs fois aujourd’hui, guider notre cheminement à la recherche de celui des plantes. Il y a la fragmentation et le passage…

Devant le portail, un premier passage : on parle du vent et de la pollinisation, celle du Pin par exemple, dont les graines s’envolent pour voyager et prendre vie ailleurs. Ici nous leur avons laissé la place, entre les grilles, par-dessus le mur ou dans les replis de ses pierres, on les laisse circuler et on les accueille. Mais ce que l’on voit aussi, c’est une nature comme enserrée, elle est dedans derrière la grille, et autour il y a le reste, la ville, nos activités à nous. On a mis une route, des murs, on aménage, et ce sont des gestes qui ont un impact sur la biodiversité. Parfois une menace, on ne laisse plus traverser. Au bord de la route un effort, on a créé une continuité entre elle et le terre-plein planté de nombreuses espèces, avec un paillage naturel… Ce que l’on voudrait faire, c’est favoriser, intégrer, et pour cela, observer encore un peu…

La ferme, la prairie et la ville

Nous voilà entrés dans la ferme et on chemine. C’est le domaine bastidaire, le terradou, où l’on habitait et où l’on cultivait. Aujourd’hui, ça change… mais ces années d’activité ont produit un sol d’une grande richesse, et il en reste une partie préservée. Sur ce territoire, une mosaïque de paysages : culture et pâture, prairie refuge des insectes, sous-bois, ou encore habitat. On découvre leur complémentarité.

On commence aux abords de la ferme, c’est un espace aménagé (avec les moyens du bord !), que l’on parcourt sur un chemin entre les enclos, où l’on croise les chèvres, les brebis, les vaches. Parce qu’ici est demeuré une exploitation agricole, on fait du fromage. Ça ne fonctionne pas tout à fait comme autrefois, on habite moins, cela tient plutôt lieu d’un geste de résistance, et aussi d’apprentissage. La société a changé et l’agriculture s’est éloignée de la ville, ou agrandie, industrialisée. Alors ici, malgré l’extension urbaine, on expérimente, on se demande s’il est possible de maintenir ou même de faire revenir une agriculture de proximité, là presque au cœur de la ville. La ferme de la Tour des Pins est aussi un lieu pédagogique, d’éducation à l’environnent par des animateurs.

Nous avons un premier milieu, qui est la partie cultivée. Ici le végétal rend service, remplit un rôle pour les hommes, les animaux mangent les herbes et les fleurs, et on fait le fromage.

On poursuit notre marche et on se dirige sous les arbres là-bas un peu plus loin. Le paysage change, tout est plus touffu et les herbes hautes et sauvages, un petit ruisseau passe par là, nous pataugeons juste un peu et sommes heureux d’être là, on ramasse une plume avec un liseré bleu, c’est une plume de pie. Ici c’est une autre gestion, ce n’est pas cultivé et la nature est laissée à elle-même. Les herbes hautes sont un refuge pour les insectes, qui viennent y pondre et se nourrir, les arbres mêlés pour les oiseaux. On apprend qu’ainsi, en n’intervenant pas, on laisse aux végétaux le temps d’accomplir un cycle entier, ils grandissent, font des fleurs et des fruits, qui servent de nourriture aux insectes et oiseaux (les bonnes prunes), avant de tomber à terre et de venir fertiliser le sol. Lorsque le végétal meurt, il poursuit son rôle pour la biodiversité, ce sont les cycles naturels. On observe donc, à cet endroit, beaucoup plus de la vie grouillante de la nature que ce n’était le cas un peu plus tôt, où le végétal était l’aliment des mammifères de la ferme. On observe aussi une plus grande diversité des plantes elles-mêmes. C’est un fouillis heureux, derrière l’ ‟abandon”, la vie…

La tèse, l’ombre et le jardinier

Dans notre mosaïque, il y a également un autre lieu : c’est la tèse, ce petit chemin entre les arbres, aux allures de sous-bois frais et humide, ombragé, avec sa glissée d’eau, cascade aménagée aux airs sauvages. La température est descendue et on sent l’humus, c’est un autre type d’espace de la biodiversité.

Mais ici, l’homme est intervenu, avec son bon sens et sa connaissance, c’est le jardinier, qui sait ménager des espaces nécessaires de fraicheur dans une région au climat parfois trop chaud et sec : il sait utiliser les végétaux et apporter l’eau, pour créer un micro-climat agréable à l’homme mais pas seulement, les insectes eux aussi viennent se mettre au frais ici, c’est un des micro-habitats que nous observons aujourd’hui !

Cela nous permet d’introduire la question du réchauffement climatique, de la nécessité de penser autrement les espaces que nous aménageons. Dans la balade, nous passons aussi sous un grand soleil qui brûle les herbes, et plus tard, sur la route d’asphalte, où les températures grimpent très rapidement et rendent le lieu moins hospitalier, aux hommes comme aux plantes et aux insectes. Apprendre à jardiner l’ombre…

La bastide, le Platane et le jardin d’acclimatation

Plus loin, nous arrivons aux abords de la bastide. Si elle n’est plus vraiment un lieu d’habitat agricole comme elle a pu l’être autrefois. Nous trouvons ici l’occasion d’une discussion qui commence avec le souvenir d’un platane… Ceux qui donnaient un peu d’ombre à ce terrain ne sont plus, semble-t-il en raison du chancre coloré qui les a emportés, comme de nombreux arbres de cette espèce… Cette maladie des platanes, apportée avec les caisses de munition des États-Unis lors de la Deuxième Guerre mondiale, nous a donné une leçon : celle du besoin d’acclimatation des plantes. 

Les platanes américains s’étaient de l’autre côté de l’Atlantique habitués au chancre coloré et n’en souffraient plus, mais cela a été fatal aux nôtres qui ne le connaissaient pas… C’est un phénomène que l’on retrouve en d’autres endroits aujourd’hui, et où notre manière de jardiner et d’aménager reproduit des erreurs dont nous connaissons pourtant les finalités. Les plantes des jardineries par exemple sont souvent importées, et plantées dans nos jardins sans un temps nécessaire d’acclimatation ; elles y développent des maladies. Une des manières qu’ont les plantes de se protéger sont les tanins, une amertume des feuilles qui les défend contre certains insectes. On se rend ainsi compte du sens du jardin d’acclimatation, et du besoin que nous avons de mieux gérer la temporalité des implantations des espèces.

Cette histoire de temps et d’adaptation, c’est aussi celle du soleil et des conditions difficiles. Le Chêne vert, qui résiste à la forte chaleur, grimpe plus haut dans la colline, et il offre un couvert végétal même avec très peu d’eau ; le tilleul aux larges feuilles qui transpirent, offre une ombre fraîche, très bonne pour nous et les insectes, et lui aussi sait s’adapter : s’il n’y a pas assez d’eau, les feuilles deviennent plus petites et se couvrent de poils blancs qui retiennent l’humidité. Face à la rapidité du changement climatique, qui est aujourd’hui une menace, le temps qu’ont pris les plantes à s’adapter à un milieu difficile est un atout pour nous et pour la biodiversité, et nous devons y porter attention.

Le Cyprès, le bassin et la connaissance

Non loin de là, le Cyprès chauve, qui a lui aussi une histoire à nous transmettre. Pour sa part il est plutôt adapté aux milieux très humides, on le trouve par exemple dans les bayous de Louisiane, étrange donc de le rencontrer ici… mais pas tout à fait ! Sa manière à lui de faire avec son milieu (les pieds dans l’eau), est d’avoir développé des pneumatophores, racines qui ressortent de terre pour permettre à l’arbre de respirer même dans un terrain inondé. 

Pourquoi il se sent bien ici… ? En bas de la pente, il bénéficie des fuites du bassin de rétention des eaux du Verdon situé un peu plus haut ! Ces petits dysfonctionnements sont en fait une bénédiction pour la flore qui s’en trouve irriguée. Donc les réparer oui, mais pas trop, puisqu’aussi la présence de ce Cyprès, dont les feuilles tombent et ainsi nourrissent le sol, est un atout. 

Ce cyprès fut un jour installé là par un jardinier malin et plein de savoir, et ce mélange d’action humaine et de laisser faire, de maitrise et de naturel, donne plutôt de bons résultats.

Se dessine alors l’importance de la connaissance que nous avons de la nature, des espèces avec qui nous vivons, de leur fonctionnement. Cette question de nos manques de connaissances reviendra régulièrement dans les conversations d’aujourd’hui, chacun reconnaissant que pour prendre soin de la nature, mieux nous inscrire dans ses cycles et éviter les erreurs (comme celle de couper les pneumatophores !), il est bon d’apprendre.

Le chercheur, l’apprenti et le désherbage

Cheminant, nous arrivons au Parc Urbain des Papillons, autre exemple de gestion de la nature en ville et autre pièce de la mosaïque. Ici, l’ambiance est à la friche douce… Il s’agit d’un lieu de recherche observé par le LPED, dans le cadre d’études sur la nature en ville, et mis en travail par les élèves du lycée agricole des calanques, futurs jardiniers de nos villes. On travaille ici sur les réservoirs biologiques, et on apprend à jardiner autrement.

L’un des constats de ces études est que plus on va vers le cœur de la ville, moins les espèces présentes sont différentes : on y trouve des plantes généralistes, pas forcément méditerranéennes, et la diversité est bien moindre que là où la nature se régule elle-même. Cette sélection sur les espèces végétales impacte la présence des insectes : là aussi leur diversité diminue. Aussi on Parc Urbain des Papillons, on travaille à améliorer cette diversité, dont le papillon est un bon indice. Il s’agit de comprendre quelle plante permet à une espèce de venir s’installer (habiter, se nourrir et nourrir sa chenille). 

Dans un souci esthétique, certaines espèces sont dénigrées dans les jardins, publics ou privés, au profit d’autres qui n’attirent pas forcément les espèces méditerranéennes ; choix des espèces par goût, et désherbage de ce qui dépasse et ne plait pas… Ici en revanche il s’agit de comprendre quels gestes favorisent la biodiversité. Le désherbage est tout un art et un apprentissage, il se fait à la main, la machine ayant tendance à labourer les sols et tuer la vie. Mais pour bien désherber il est nécessaire de savoir reconnaitre les plantes et leur utilité à chacune… la connaissance encore.

Le parc est composé de parcelles : certaines sont des espaces réserves auxquels on ne touche pas, où on laisse le naturel évoluer. Ainsi, le liseron a disparu et des pruniers ont grandi. D’autres parcelles sont plantées, même s’il y a une intervention très légère : le Baguenaudier a été planté, qui attire une sorte spécifique de papillon, le Fenouil (qui attire le Machaon du fenouil), la Lavande, l’Immortelle, l’Arbousier (qui attire le Pacha à deux queues)… Ainsi les espèces de papillons présentes sont déjà passées de 24 à 36 !

Le talus, l’abandon et le potager

À propos de plantes sauvages… Nous prenons le temps de nous arrêter sur un talus. On retrouve ici dans toute leur vigueur ces fameuses indésirables, herbes folles méconnues, coriaces, qui s’installent où ne voudrait pas. Elles profitent d’un terrain en attente d’aménagement, d’un coin de friche, et y profilèrent. On trouve que cela fait abandonné, pas entretenu, et on voudrait désherber… Non ! Derrière cette impression d’abandon encore une fois, c’est la grande vie, et cela regorge d’astuces pour la biodiversité (chenilles et papillons, les guêpes y virevoltent, trouvent ici la cellulose des feuilles pour faire leur nid), pour nos papilles, et même pour le changement climatique.

On continue d’apprendre que toutes nos plantes cultivées ont des ancêtres sauvages présents ici que l’on peut aujourd’hui encore déguster. Alors petite cueillette et dégustation, cours en plein air de cuisine sauvage. On croise et on explique : la Calament nepeta (qui se ramasse sur le chemin et qu’on goûtera en tisane), la Chicorée, la Mauve où tout se mange du fruit aux feuilles, la Roquette sauvage du trottoir, piquante et amère, le Rumex ancêtre de l’épinard, Beta maritima d’où vient la betterave (par sélection des tiges les plus rouges) et les bettes (ses feuilles), le Chardon ancêtre de l’artichaut, le bon Fenouil sauvage… Comme un savoir oublié avec lequel nous sommes très heureux de renouer, il aura suffit de quelques explications et déjà germent les idées de potager sauvage.

Ce qu’on apprend aussi, c’est que ces espèces délicieuses ont pris l’habitude de s’installer dans des espaces difficiles, sur une terre sèche en plein soleil, en pente… et que si elles sont dites envahissantes, elles sont aussi très résistantes, et peuvent nous être utiles à adapter notre environnement au changement climatique, favoriser la vie des insectes et des sols dans des conditions moins favorables, et finalement penser autrement la nature en ville.

Le Buis, la pouzzolane et la diversité

Presque au terme de notre balade, on se dirige vers le quartier Mirabilis, là haut où on commence à voir la colline. Urbanisé récemment, l’endroit fait encore bien propre et neuf, avec son jardin très contemporain : espèces choisies plus ou moins exotiques et en un nombre assez réduit, bien délimitées les unes des autres, et un sol recouvert de pouzzolane (roche volcanique utilisée en paillage dans les massifs d’arbustes pour éviter la pousse des herbes indésirables, qui de plus renvoie la chaleur et fait grimper la température !). Au milieu passe un chemin bien net, puis la route d’asphalte. En somme, une sorte de contre-exemple de ce que nous avons rencontré un peu plus tôt ?

Un petit inventaire, on trouve notamment ici  beaucoup de Buis déjà attaqué par la fameuse pyrale qui en dévore les feuilles et provoque de gros dégâts,  la Sauge d’Afghanistan ou la Verveine de Buenos aires. Beaucoup de plantes que l’on ne croise pas dans ce cadre méditerranéen normalement. On voit ici la maitrise humaine, et des espèces choisies par goût et esthétique, un arrangement qui facilite un entretien rapide. Mais dans cette volonté de maîtrise, on décèle aussi précipitation et erreur, avec des plantations qui ne tiendront pas et déjà se dégradent, par défaut de connaissance. C’est le cas de ce pauvre buis, et plus tôt dans la balade peut-être de ces jeunes arbres plantés trop proches les uns des autres.

C’est aussi le calme du côté des insectes, et on observe seulement une sorte d’abeilles, car une seule fleur est présente (la petite fleur bleue de la Verveine). Il n’y a pas de possibilité pour d’autres espèces d’insectes de se trouver bien ici, par exemple l’abeille sauvage du Genet de la colline, qui ne trouve pas ici son alimentation. Alors avec les leçons que nous donnent les plantes sur leurs cycles, leurs modes de reproduction, on se dit que l’on pourrait faire autrement… mêler le planté et le non planté, ce qu’on aime et les plantes spontanées à qui laisser une place.

Le trottoir, le Coquelicot et nous

Retour à la Mauve, ou au Coquelicot ou à toutes les autres, mais pourquoi pas le Coquelicot, assez emblématique puisqu’il transporte sa beauté fragile au bord des routes, le long des murs, dans les failles des trottoirs, pour notre grand plaisir. Ces fameux trottoirs qui se fendillent, se fissurent, entre lesquels ressurgissent les herbes qu’on avait privées d’habitat, et de passage. 

On se raconte des histoires de voyage… de papillons qui traversent la Méditerranée ou d’habitants qui traversent la rue, de Coquelicots qui voyagent, eux aussi, dans la ville. Car c’est ainsi que se déplacent les plantes, en suivant tout simplement les mêmes itinéraires que les nôtres. Parmi nous circulent les graines prises dans le vent, qui se frayent un chemin dans les espaces disponibles, grandissent, et au fil des générations repartent dans le vent s’installer ailleurs.

Nous nous rendons compte aujourd’hui que nous partageons cet espace commun de la ville, et comprenons la nécessité de changer notre regard et nos pratiques.

Dans notre trottoir on trouve Lactuca perennis, une laitue, le Laiteron maraicher, longtemps vendu sur les marchés, on en faisait des salades, ou encore Dittrichia viscosa (l’Inule visqueuse), qui a l’avantage de fleurir après les autres et de nourrir les papillons… Aux pieds des arbres, les plantes sauvages les aident à rester au frais, et les insectes trouvent là du nectar pour polliniser l’arbre qui pourra continuer à faire ses graines. 

Ce qui ressemble à un manque d’entretien remplit un rôle dans la biodiversité, à nous aussi de changer de regard, comme le propose audacieusement une participante tout en avouant son aversion pour les herbes folles qui poussent dans sa traverse… A nous de jouer! 

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Récit de Carole Lazarus à partir d’une bouclette guidée par SAFI à Sainte-Marthe le 15 juin 2019

Cette promenade s’inscrit dans un programme de 5 ans du projet Nature 4 City Life (2017-2022) qui veut favoriser une meilleure intégration de la nature dans le projet urbain dans un contexte de changement climatique. En partenariat avec Yes We Camp dans le cadre du projet Foresta, parc métropolitain.